Métiers et discipline

Il est commun, dans les milieux de l’architecture, de distinguer les métiers de la discipline.
Les métiers, ce sont les pratiques professionnelles réelles.
La discipline, c’est l’objet théorique supposé qui fonde le métier.
Bizarrement, le métier et la discipline sont désignés par un seul mot, « le projet », entendu dans des sens différents.

 

1. Les métiers

Il y a plusieurs manières de classer les pratiques professionnelles de l’architecte. Celle qui vous est présentée a le mérite de constituer un dispositif combinatoire. On considèrera :
• 4 phases successives :
– les études préalables à l’acte de bâtir ;
– la conception des ouvrages ;
– la construction des ouvrages ;
– la réception des ouvrages.
• 4 acteurs :
– les maîtres d’ouvrages, c’est-à-dire les commanditaires d’un projet ;
– les maîtres d’œuvres, c’est-à-dire les concepteurs d’un projet ;
– les constructeurs, c’est-à-dire les réalisateurs d’un projet ;
– les tiers, intervenants extérieurs de toutes natures, associations d’utilisateurs, services concédés et organismes de contrôles.
• 4 domaines :
– les projets urbains, la viabilisation et l’organisation générale des quartiers ;
– les ouvrages d’arts, les ponts, les barrages, les soutènements ;
– les aménagements d’espaces extérieurs, rues, avenues, places, jardins ;
– les bâtiments de toutes natures.

4 phases successives

– les études préalables à l’acte de bâtir ;
– la conception des ouvrages ;
– la construction des ouvrages ;
– la réception des ouvrages.

Études préalables
Pour que la décision de construire puisse être prise en toute connaissance de cause, un certain nombre d’études doivent être menées. Le simple particulier qui veut construire une maison individuelle aura, auparavant, été voir son banquier pour savoir de quelles sommes il peut disposer, il sera allé voir un agent immobilier, qui lui aura présenté des maisons à vendre ou des terrains à bâtir, il aura discuté en famille de ce qu’il veut avoir, du nombre de pièces, du style, etc.  Il aura confronté et ajusté ses envies et ses moyens. Á plus forte raison, un promoteur immobilier aura prospecté des terrains ou sollicité des architectes pour en trouver, il aura étudié le marché immobilier de la zone concernée, exploré les types de produits qui s’y vendent, évalué le montant des travaux ; établi un bilan financier des recettes et des dépenses ; etc. En fin de compte, il établira un « programme » de l’opération, qui spécifiera le nombre et la nature des logements, qui fixera une estimation prévisionnelle des coûts et des temps.

Conception
La conception d’un projet d’une certaine complexité est toujours récursive : on répète plusieurs fois la même opération, que l’on affine à chaque étape. On fait un petit dessin ; on le rate ; on le recommence ; on le trouve assez bien ; on le recopie en s’appliquant ; on le trouve bien ; et ainsi de suite. Cette récursivité a été normalisée dans une série de missions successives : esquisse ; avant-projet sommaire ; avant-projet détaillé ; projet ; études d’exécution. De l’une à l’autre, la représentation de l’objet est de plus en plus détaillée.

Réalisation
La réalisation d’un projet d’une certaine complexité comprend plusieurs corps de métiers : la « voirie et les réseaux divers », le « gros-œuvre », c’est-à-dire les structure et la maçonnerie, le « cloisonnement », les « menuiseries » intérieures et extérieures, l’électricité et la plomberie, la serrurerie, la peinture, etc. Il très exceptionnel qu’un seul corps de métier soit mobilisé, et fréquent qu’il y en ait plus d’une dizaine, qui doivent être coordonnées.

Réception
La « réception des travaux » désigne une mission normalisée de la conception : les intervenants vérifient que les ouvrages sont conformes, et ils les « réceptionnent », avec ou sans réserves. La date de réception est le point de départ des garanties et des responsabilités des intervenants : une première « année de parfait achèvement » ; une dizaine d’années de « responsabilité décennale » ; et, dans les cas de tromperie, une « responsabilité trentenaire ». C’est ainsi : le délai de prescription de l’acte de bâtir excède celui de certains crimes de sang. C’est dire que les intervenants n’en ont pas fini avec la réception. Le même terme pourrait désigner, par extension, tout ce qui s’ensuit : l’accueil du public ; les dégradations ; les travaux modificatifs ; les réhabilitations ; les démolitions… 

4 acteurs

• les maîtres d’ouvrages, c’est-à-dire les commanditaires d’un projet ;
• les maîtres d’œuvres, c’est-à-dire les concepteurs d’un projet ;
• les constructeurs, c’est-à-dire les réalisateurs d’un projet ;
• les tiers, intervenants extérieurs de toutes natures, associations d’utilisateurs, services concédés et organismes de contrôles[1].

Maîtrise d’ouvrage
Une personne qui commande une pizza dans un restaurant peut, à bon droit, se prétendre maître d’ouvrage, puisque c’est pour elle, sur son ordre et à ses frais que l’ouvrage sera réalisé. Quand une personne privée commande une villa à un architecte, elle est également maître d’ouvrage, et c’est généralement sans compétence particulière, sinon sans moyens financiers, qu’elle s’en remet, à ses risques et périls, à la compétence des concepteurs et des constructeurs. Mais quand un promoteur immobilier décide de construire des logements, quand une grande société souhaite un nouveau siège social, quand une administration commande une école, la maîtrise d’ouvrage devient un métier à part entière. Le montage financier d’une opération, la programmation, c’est-à-dire la définition des besoins, le suivi des paiements d’entreprises, sont des missions techniques complexes. Elles peuvent être assurées par le maître d’ouvrage lui-même, quand il dispose des compétences requises. C’est le cas, parfois, des promoteurs immobiliers ou de certaines grandes administrations. Mais il arrive également que le « maître d’ouvrage » fasse appel à un « maître d’ouvrage délégué » qui assurera au nom du « maître d’ouvrage » en titre, tout ou partie des missions techniques afférente à la fonction, Le « maître d’ouvrage » peut également solliciter un « assistant à la maîtrise d’ouvrage », qui assurera certaines missions techniques sans délégation de pouvoir.

Maîtrise d’œuvre
La maîtrise d’œuvre en bâtiment désigne d’un même terme la conception d’un ouvrage et le contrôle de conformité des ouvrages réalisés, au regard des prescriptions du concepteur. Aujourd’hui, la maîtrise d’œuvre en bâtiment est décomposée en une succession de missions normalisées : « esquisse » ; « avant-projet sommaire » ; « avant-projet détaillé » ; « projet » ; « assistance pour la passation des contrats de travaux » ; « études d’exécution », ou par défaut, « visa des études d’exécution » établis par l’entreprise ; « direction de l’exécution des contrats de travaux » et, le cas échéant, « ordonnancement, coordination et pilotage du chantier » ; « assistance au maître de l’ouvrage lors des opérations de réception ». Il importe peu encore de détailler le contenu de chacune de ces missions, ce qui sera fait dans un cours ultérieur. Mais on remarquera, dans cette simple énumération, que le « projet », terme générique, désigne ici une seule phase des études, précédé de trois autres et auxquelles succèdent au moins quatre missions distinctes. Un architecte n’est jamais seul sur une telle affaire, sauf, à l’extrême rigueur, pour la réalisation d’une cabane. En règle générale, il est au moins associé à un bureau d’études techniques généralistes. Souvent, une maîtrise d’œuvre peut regrouper un ou plusieurs cabinets d’architecture, un ou plusieurs paysagistes, ainsi que plusieurs bureaux d’études spécialisés, en structure, en électricité, en éclairage, etc. Plusieurs corps de métiers sont en concurrence pour l’obtention de ces missions normalisées. Ainsi, la mission « ordonnancement, coordination et pilotage du chantier » est la plupart du temps assurée par des bureaux d’études distincts de l’équipe de maîtrise d’œuvre. Les « études d’exécutions » sont parfois réalisées par le maître d’œuvre, parfois réalisées par l’entreprise et simplement vérifiés par la maîtrise d’œuvre, dans le cadre d’une mission de « visa ». On peut également constater des missions partielles, jusqu’à l’avant projet détaillé, le maître d’ouvrage décidant de consulter directement des constructeurs sur cette base. Il peut aussi bien assurer lui-même la « direction de l’exécution des contrats de travaux », ou la confier à un autre intervenant que le maître d’œuvre. Il peut enfin faire appel à un « concepteur-constructeur », c’est-à-dire à une ou plusieurs entreprises qui prennent en charge la conception aussi bien que la réalisation.

Constructeurs
Les corps de métiers intervenant sur un chantier sont généralement désignés comme étant les « entreprises », mais on préfèrera ici le terme plus spécifique de « constructeurs ». Le contrat de travaux peut être passé avec une « entreprise générale », seul contractant qui s’engage à réaliser l’ensemble des ouvrages, soit parce qu’il réunit toutes les compétences requises dans son entreprise, soit, beaucoup plus souvent, en sous-traitant des missions à d’autres entreprises spécialisées. Mais le maître d’ouvrage peut également contracter « en lots séparés », avec plusieurs entreprises, chacune d’entre elles assurant une part de travail correspondant à ses compétences : gros œuvre, infrastructure, plomberie, électricité, etc.

Tiers
Ce terme fourre-tout désigne ici tous ceux qui interviennent dans l’acte de bâtir, sans être contractants de cet acte. De cent façons différentes, un ouvrage est relié au monde. Le monde a des droits et des obligations à cet égard. Un ouvrage est d’abord physiquement relié au territoire par des voies, des câbles et des tuyaux : routes, rues, trottoirs, téléphones, télévision, électricité, eaux potable, eaux pluviales, eaux usées, etc. Un ouvrage est également relié au monde par ses incidences sur la perméabilité des sols, sur les déplacements et le fonctionnement urbain, sur l’enlèvement des ordures, sur le stationnement qu’il faut assurer, sur le nombre d’équipements publics, d’écoles ou de postes qu’il faut prévoir, sur le paysage partagé, sur l’aspect et la forme de l’espace public, sur le confort des habitats voisins, etc. Les pouvoirs publics, garants de l’intérêt général, se réservent le droit de réglementer la construction, d’accepter, de refuser ou d’amender les projets d’ouvrages.
Certains intervenants extérieurs sont constructeurs : les services publics, ou les « services concédés » à des entreprises privées, vont raccorder l’ouvrage aux réseaux d’eaux potables, d’eaux pluviales et d’eau usées, au téléphone ou à la voirie. Ils vont creuser des tranchées, recouvrir des sols, poser des grilles et des tampons, installer des coffrets techniques sur l’ouvrage.
Certains intervenants, publics ou concédés, sont contrôleurs en droit. Tel projet sera refusé parce que l’Architecte des Bâtiments de France aura jugé qu’il contrevient à l’environnement. Tel candidat à la construction devra créer un bassin de rétention, parce que les services techniques auront estimés qu’il imperméabilise des sols qui, auparavant, absorbaient les eaux pluviales. Tel ouvrage devra être abaissé ou rectifié parce que le service de l’urbanisme aura vérifié le respect des alignements inscrits au Plan Local d’Urbanisme. Etc.[2]
Enfin, certains intervenants vont appuyer ou contester un projet. Un voisin peut faire appel à la justice, si l’ouvrage n’est pas conforme au droit. Une association de quartier peut manifester, s’il considère que l’ouvrage lèse l’intérêt général. Les pouvoirs publics ont également prévu plusieurs procédures légales de consultation des tiers (c’est-à-dire des autres) et de concertations du public.

4 domaines

– les projets urbains, le tracé des voiries, l’organisation générale des quartiers ;
– les ouvrages d’arts, les ponts, les barrages, les soutènements ;
– les aménagements d’espaces extérieurs, rues, avenues, places, jardins ;
– les bâtiments clos et couverts.

Projets urbains
Ce terme désigne une part spécifique de l’urbanisme. L’urbanisme est un terme très inclusif, qui rassemble en vrac les règlements applicables aux ouvrages, la programmation des besoins, le montage opérationnel, l’action sociale, l’installation de caméra de surveillance, etc. Le projet urbain désigne plus spécifiquement l’inscription physique de ces actions dans le paysage : plans des quartiers ; tracé de voirie, découpage parcellaire, définition des gabarits de construction ; etc. En fait, le « projet urbain » désigne ce qui était entendu comme urbanisme il y a quarante ans. Mais comme, ces derniers temps, « tout le monde faisait de l’urbanisme », ceux qui dessinaient vraiment les formes de la ville en sont venus à désigner d’une autre façon ce qu’ils faisaient. Le « projet urbain » était né. C’était peine perdue, puisqu’aujourd’hui, évidemment, « tout le monde fait du projet urbain ».

Ouvrages d’arts
Les ouvrages d’arts sont les travaux publics émergents, d’une certaines importances, qui ne sont pas des bâtiments : tunnels, canaux, ponts, barrages, soutènements, etc.

Aménagements
L’aménagement des espaces extérieurs désigne les interventions sur les réseaux enterrés, les revêtements de sols, les mobiliers urbains et les plantations.

BâtimentsLes bâtiments sont des ouvrages clos, couverts et immobiliers.

64 métiers, au moins

4 phases, 4 acteurs, 4 domaines, représentent 64 occurrences différentes, allant, dans le classement proposé, des études préalables commandées par un maître d’ouvrage à propos d’un projet urbain, jusqu’à la réception des ouvrages d’un intervenant extérieur dans un bâtiment.

Des architectes interviennent dans chacune de ces 64 occurrences. Ils exercent naturellement dans le bâtiment, mais également dans le projet urbain, dans l’aménagement, et dans une moindre mesure, aux abords des ouvrages d’arts. Les architectes sont le plus souvent maîtres d’œuvres, mais certains sont intervenants extérieurs, à commencer par l’Architecte des Bâtiments de France. D’autres sont programmateurs, pour le compte d’un maître d’ouvrage public ou privé. Certains interviennent chez les constructeurs. Les architectes sont également présents dans toutes les phases de l’acte de bâtir. Encore ce ratissage à grosse maille ne dit rien des spécialisations internes à chaque secteur. Dans une agence, tel architecte s’occupera plus spécifiquement des missions de chantiers scolaires. Tel autre sera très régulièrement en charge des phases de concours d’aménagement. Etc.

Mais dans aucune de ces 64 occurrences, l’architecte n’intervient seul. Partout, il est flanqué d’ingénieurs, d’administrateurs et de consultants. Pour un projet de bâtiment, il intervient souvent comme mandataire d’un groupement, à hauteur de 50% des missions et des honoraires. Souvent, il peut être cotraitant minoritaire, sous-traitant ou simple consultant.

De tourtes ces phases, de tous ces acteurs et de tous ces domaines, les étudiants d’une école d’architecture n’apprennent pratiquement rien. Pour l’essentiel, ils apprennent « le projet », en un sens très différent de la mission normalisée de « projet ». Á s’en ternir au découpage normalisé des missions, un étudiant va faire et refaire, du second semestre de première année au dernier semestre de cinquième année, des études qui s’apparentent aux missions « esquisse » et « avant projet sommaire », avec quelques incursions timides dans  et dans les « études d’exécution ». Á titre personnel, je regrette une part de cette fermeture. Mais je m’empresse de dire que j’en approuve le principe. Je ne suis pas le seul. L’enseignement « centré sur le projet » n’est pas un choix spécifique de l’école d’architecture de Marseille. C’est, à des degrés divers, le choix de l’ensemble des écoles d’architecture. Et c’est aussi ce que les architectes eux-mêmes appellent « le projet » de façon générique. Tel architecte va dire, d’une mission préalable de programmation, que c’est « déjà du projet ». Untel dira d’une mission complète, enchainant toutes les phases de conception et de chantier, « qu’il n’y a pratiquement pas de projet dans cet affaire ». Untel affirmera sans frémir que « le chantier, c’est encore du projet ». On pourrait aussi ben prétendre, avec un peu de mauvaise fois, que « la mission normalisée de projet, c’est n’est déjà plus du projet ». Il y a manifestement un ou plusieurs sens du mot projet qui se délient des pratiques professionnelles réelles, et en particulier de la mission normalisée qui porte ce nom. Il parait y avoir, dans les écoles et dans les discours d’architecte, un certain « projet » qui saute de mission en mission, d’acteur en acteur, de domaine en domaine, qui vient en proportion variable dans telle ou telle phase de l’acte de bâtir. Il n’est pas indifférent à un étudiant de savoir de quoi on parle.

 

2. La discipline

Pour cerner ce « projet » qu’on invoque sans jamais dire ce qu’il est, on en proposera 5 définitions :
• c’est une stratégie sociale ;
• c’est une tactique économique ;
• c’est une technique de transmission ;
• c’est une compétence spécifique ;
• c’est une compétence insécable.

Une stratégie sociale

Pendant une phase assez courte de l’histoire, sur un territoire géographique limité, et dans un nombre limité de commande, le « projet » était une idée simple, qui coïncidait avec la part la plus prestigieuse du métier d’architecte. Pour fixer les idées avec un peu d’approximation, ça se passait en occident, au dix-neuvième siècle, pour les commandes de grandes demeures et d’équipements prestigieux. Dans ses rapports avec ses clients, l’architecte parlait d’argent, bien sur, mais surtout des choix qui les intéressaient au premier chef : le style de la façade ; l’agencement des pièces ; la couleur des papiers peints ; l’organisation du jardin ; l’ombre des vignes vierges sur la terrasse ; le charme indicible d’une après-midi de printemps… La plupart des choix que l’architecte proposait au client étaient arrêtés dans le cadre de l’esquisse et de l’avant projet. Certains autres l’étaient sur le chantier, que l’architecte visitait de temps en temps, en présence du client, et en poussant des coups de gueules qui visaient moins à infléchir les travaux qu’à convaincre le client de son autorité naturelle. Dans son comportement social, l’architecte parlait des parts visibles de l’architecture, et mettait en scène la part visible de son métier. Notable parmi les notables, l’architecte avait un certain intérêt à taire le coté obscur de la force, la cuisine interne et la basse besogne. Et comme souvent la basse besogne était confiée à des commis, l’architecte pouvait légitimement croire que c’était ça, le « projet », puisque c’était ça qu’il faisait. L’habitude en est restée. Et quand, désormais, un architecte passe désormais le plus clair de son temps à d’autres taches que l’esquisse et l’avant-projet, il a continué à considérer la part socialement visible de son travail comme l’essentiel de son métier.

Première définition du « projet » :
ce qui se voit du métier de l’architecte, pour ce qui se voit de l’architecture.

Une tactique économique

Aujourd’hui, la maîtrise d’œuvre est fragmentée, en fonctions, en missions, en domaines. La charogne du « projet » est dépecée par des vautours de haut vol. L’architecte n’est la plus gros de ces volatiles, il n’a pratiquement plus aucune part réservée, qui ne soit disputée par d’autres. Au sein de sa mission traditionnelle, l’architecte en fait de moins en moins. Sur le chantier, l’OPC lui dispute son autorité. Dans les études, les ingénieurs de toutes natures lui prennent des parts de marché. Il n’est plus le « chef d’orchestre » qu’il s’imagine, d’autant moins que la plupart des intervenants peuvent se prévaloir de chiffres d’affaire très supérieurs à celui de l’architecte.

En contrepartie des restrictions au sein de sa mission traditionnelle, l’architecte intervient dans d’autres domaines : on l’a vu taquiner le projet urbain et l’aménagement d’espaces publics, fricoter aux abords d’un ouvrage d’art, s’essayer à la programmation, sans y avoir aucune légitimité a priori.

L’architecte a tout intérêt, dans le dépeçage de sa mission et dans la conquête de nouveaux marchés, à s’auréoler d’un certain mystère, à faire savoir qu’il dispose d’une compétence très particulière et très incommunicable. Il la désigne d’un mot que tout le monde connait, mais que personne ne comprend dans le sens où lui, et lui seul, l’emploie : le « projet » ou, pour faire encore plus chic, la « progettazione », mot italien et mystérieux, italien donc mystérieux, qui donne à penser tout autre chose que la mission de projet, tel que l’entend un simple ingénieur. Dans le monde de la « gouvernance », pour ne pas dire gouvernement, et de la « problématique », pour ne pas dire problème, l‘architecte n’est ni le premier, ni le plus grand des sorciers métropolitains, qui jouent sur les mots pour mieux jouer leurs places au soleil.

Deuxième définition du « projet » :
le gri-gri d’un petit sorcier métropolitain à la conquête de nouveaux marchés.

Une technique de transmission

Les savoirs effectifs de l’architecte, si fragmentés qu’ils sont désormais, ne peuvent pas être sérieusement transmis par le menu, ni dans une école d’architecture, ni même ailleurs.

Á enseigner seulement le droit de la construction et de l’urbanisme, il faudrait les cinq ans qu’un étudiant passe dans l’école. Et quatre ans de plus pour enseigner l’ingénierie. Une année pour la programmation. Trois ans pour le paysage. Deux ans de rhétorique. Etc. Une formation généraliste complète n’est plus possible.

Á enseigner seulement ce qu’il faut savoir de droit, de technique, de paysage et de programmation, pour tel ou tel profil de poste, alors il faudrait un enseignement différencié pour chaque profil. Non seulement cela poserait des problèmes considérables aux écoles, mais ce serait dommageable pour les étudiants, futurs architectes, qui vont épouser plusieurs profils de postes dans leurs carrières, et enfiler plusieurs costumes dans la même journée.

D’une manière ou d’une autre, pour transmettre une compétence architecturale, si compétence il y a, il faut imaginer une manière de tronc commun, un certain « noyau dur » à transmettre, quelque soit ses liens avec les pratiques réelles. Les ingénieurs ne s’en sortent pas mal, grâce aux mathématiques. Un grand nombre d’entre eux se contenteront, dans leurs carrières, des quatre opérations élémentaires et d’une agilité intellectuelle acquise, par l’entrainement mathématique, mais sans lien direct avec un contenu mathématique particulier. Les architectes sont confrontés au même problème, mais ils n’ont pas la chance d’avoir un objet magique aussi incontestable que les mathématiques. D’une certaine manière, les architectes doivent supposer un « noyau dur », pour transmettre et sauvegarder l’espèce architecturale.

Troisième définition du « projet » :
un feu sacré que les vestales transmettent de génération en génération, sans savoir pourquoi.

Une compétence spécifique

Ainsi, les architectes ont intérêt à maintenir la tradition du « projet », comme stratégie sociale, comme tactique économique et comme technique de transmission. Ils y ont intérêt, que le « projet » soit une simple incantation magique, ou une compétence spécifique, constatée au sein des pratiques. Dans les deux cas, le comportement des architectes serait exactement le même, ce qui ne permet pas, au vu de ce comportement, de trancher la question. Mais, pour le confort moral des architectes, il n’est pas indifférent de se savoir illuminé ou professionnel. 

Plusieurs indices militent en faveur d’une compétence effective.

Le moindre de ces indices est la croyance de la plupart des architectes. On en voit facilement les limites. Un grand nombre de gens croient aux doctrines de sectes religieuses, et certains sont convaincus que leurs prospérités effectives sont des effets directs de leurs croyances. Ça ne prouve rien aux yeux de ceux qui pensent, à bon droit, qu’il s’agit d’escroqueries monumentales. Certainement, les architectes n’ont aucun comportement sectaire caractérisé, aucune organisation centralisée qui permettrait d’accroire à une escroquerie délibérée, ils sont souvent humanistes et rationnels. Mais ont pourrait en dire autant des personnes qui lisent avec conviction leurs horoscopes. Elles sont très bien intégrées dans la société, rarement militantes, de sens commun en d’autres domaines, très fréquentables en somme, quoi qu’on puisse penser par ailleurs de leur lubie. Ce qui, dans la croyance des architectes, peut être plus sérieusement considéré comme un indice, c’est le souci qu’ils ont, en face des infidèles directement impliqués dans l’acte de bâtir, de transformer leur croyance en arguments rationnels. Devant un maire agnostique, face à un promoteur incroyant, ils ne vont pas chercher d’abord à les convertir. L’exposé des motifs, qui va convaincre l’un ou l’autre d’adopter telle ou telle disposition architecturale, peut très bien se dérouler en bon ordre, sans jamais faire référence au « génie de l’architecture » qui les habite. Leur croyance indicible parait presque toujours transformable en arguments rationnels, et ils n’ont pas le sentiment, en les exposant, de trahir les vraies raisons qui leur font désirer tel ou tel agencement architectural. D’une certaine manière, leur croyance reste toujours complice du sens commun. En ce sens, ils se distinguent nettement de l’astrologue qui, convaincu par votre thème astral que vous feriez bien de rester chez vous un certain jour, vous annonce une météo calamiteuse. Á plus forte raison, l’architecte se distingue du sectaire qui vous fait signer un chèque à l’ordre de son église, au prétexte que cet argent servira à sauver des enfants malades. Dans son exposé rationnel des motifs, l’architecte s’apparente plutôt à un rebouteux, extrêmement confus à propos de ses manières de faire, mais relativement objectif en ce qui concerne les effets de son travail. L’architecte peut être très clair quand il motive en raison l’objet qu’il soumet à l’approbation d’un client, et très confus, quand il explique la manière dont il a découvert cet objet. C’est en ce sens précis qu’il croit au « projet ». Il croit en une certaine manière assez mystérieuse de concevoir l’ouvrage, mais l’ouvrage lui-même, réalisé ou représenté, peut être passé au crible de la raison commune. L’architecte n’est pas le premier expert rigoureux dans ses conclusions, mais fumeux dans l’exposé de ses méthodes.

Un indice plus significatif d’une compétence effective est la survie de l’architecte, encore artisan, dans un processus de très haute technicité. Le peu de prestige encore attaché au titre, le voile de mystère dont il s’entoure auprès de clients convaincus qu’il faut un peu d’art dans leurs entreprises, n’expliquent pas tout. Depuis quarante ans, deux prédictions concurrentes ont été partiellement infirmées. La première imaginait l’architecte survivant dans le futur comme un simple décorateur, qui agrémenterait des projets sérieusement conçus, à la façon des ingénieurs, par de jolies façades et des couleurs gaies. La deuxième imaginait l’architecte survivant comme un bureau d’études intégrant l’ensemble des compétences techniques, où comme un salarié intégré dans les grandes structures d’ingénierie. S’il y a un peu de « façadisme » chez les architectes du moment, ils restent encore assez maîtres des plans et des coupes, sinon des techniques de mise en œuvre. Par ailleurs, la taille des agences d’architecture, loin de s’accroître, a sensiblement diminuée. Les agences d’architectures artisanales ne sont pas seules concernées. Un gros bureau d’études tous corps d’état fait régulièrement appel à des experts extérieurs. On en sait les raisons économiques : la sous-traitance et l’externalisation permettent d’amortir les variations de la commande. On en sait aussi les raisons structurelles : dans de nombreux domaines spécifiques, les structures artisanales sont plus performantes, parce qu’elles nécessitent moins de frais généraux, et sont plus réactives, parce qu’elles sont moins hiérarchisées. Dans cette perspective, la survie des architectes, et leur maîtrise de nombreux aspects du projet, s’expliquent par leurs structures artisanales, parfaitement adaptée à des missions spécifiques. Ce qui revient à dire que les architectes savent faire des choses que d’autres feraient moins bien, ou moins vite. Mais ça ne prouve en aucun cas qu’ils sachent faire quelque chose de spécifique. Un petit bureau d’architecture qui gèrerait, mieux qu’un grand service mécanisé, le pliage des courriers et l’encollage des enveloppes sur un coin de table, ne pourrait pas prétendre à une compétence spécifique, mais seulement à un gain de productivité, qui serait également atteint par n’importe quelle autre entreprise artisanale. La survie des architectes témoigne de compétences effectives, mais n’indique aucune spécificité.

Le troisième indice, plus décisif, concerne les missions confiées aux architectes dans l’urgence. Évidemment, les architectes sont convoqués quand il faut donner du sens aux choses, parce qu’ils sont beaux parleurs, quand il faut faire une perspective réaliste, parce qu’ils sont habiles dessinateurs, ou quand il faut affronter un public en colère, parce qu’ils ne craignent personne. Mais une agence de communication ferait aussi bien, sinon mieux. L’architecte est seulement choisi parce qu’on l’a sous la main, et pour moins cher. Il est plus sérieusement en charge de la mise en cohérence des ouvrages dessinés et construits. Il y a des plans de structures, des plans d’électricité et de plomberie, et si l’architecte n’y porte pas un regard attentif, ça finit à 8 heures du matin dans une baraque de chantier : « les poutres ont été descendue de 20 cm ; le faux-plafond est remonté ; les tuyaux ne passent plus ; qu’est-ce qu’on fait ? » Contre toute attente, cette mission de cohérence a priori technique est restée à l’architecte, ou revenue à lui, alors que dans un autre domaine de mise en cohérence, l’ordonnancement, la coordination et le pilotage de chantier, il a été poliment prié de plier bagages. Le maintien professionnel des architectes pour tout ce qui touche aux agencements formels permet de supposer qu’il dispose encore d’un certain talent de coordination géométrique, que d’autres n’ont pas. L’exemple des tuyaux et du faux-plafond est suspect, puisqu’il vise une responsabilité propre à l’architecte : décaisser le faux-plafond ou laisser certains tuyaux apparents est un choix esthétique, que personne encore ne conteste à l’architecte. De façon plus significative, un architecte engagé dans un projet urbain peut très facilement trouver une configuration d’échangeur plus petite et moins coûteuse que celle qui sera proposée par les ingénieurs, abstraction faite de toute préoccupation esthétique.

Cette scission entre l’architecture et l’habilité de l’architecte est déterminante dans la définition de sa compétence spécifique. Bien sûr, l’architecte est habile au jeu de l’architecture, dont il a lui-même défini les règles. Bien sûr, l’architecte est le maître du bon gout architectural, l’arbitre des belles lumières, des textures riches, des grandes compositions, puisque lui-même et ses pairs ont définis, à leur usage interne, ce qu’était une belle lumière, une texture riche ou une grande composition. Il est moins évident et beaucoup plus significatif qu’il soit plus habile que d’autres dans des problèmes formels qui ne relèvent pas strictement de sa discipline.

Exemple. La réunion est commencée. L’architecte veut un mur de verre. L’ingénieur veut des poteaux. Le maître d’ouvrage veut un voile maçonné. Ça ne colle pas ensemble. L’architecte invente la triple peau : verre ; poteau ; voile.

Autre exemple. Deux points de vues programmatiques concurrents, exclusifs l’un de l’autre en terme de discours, sont avancés. L’architecte résout la contradiction du discours par un agencement formel. L’un dit que ça doit être ouvert. L’autre dit que ça doit être fermé. L’architecte invente le brise-soleil.

Quatrième définition du « projet » :
la maîtrise des agencements formels

Une compétence insécable

Personne ne conteste, au fond, que dans un projet complexe, une certaine habileté dans les agencements géométriques soit régulièrement requise. Mais la plupart des intervenants considèrent qu’elle pourrait être aussi bien être assurée par un expert, convoqués au coup par coup, autant que de besoin. Ils ne sont pas loin d’imaginer l’architecte comme l’ingénieur :
• « l’ingénieur a fait des mathématiques, d’accord ; il a acquit une certaine agilité intellectuelle dont nous avons besoin en la circonstance, d’accord ; mais qu’il ne viennent pas nous bassiner avec ses intégrales… » ;
• « l’architecte a fait de l’architecture, d’accord ; il a acquit une certaine habileté à agencer les formes dont nous avons besoin en la circonstance, d’accord ; mais qu’il ne vienne pas nous bassiner avec "le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière", et tout ce qui s’ensuit. »

L’architecte ne voit pas les choses de cette manière. Il ne considère pas son habileté formelle, qui le fait engager dans certaines missions d’expertise, comme un « produit dérivé » de sa pratique du projet. Pour lui, c’est tout un. Sa compétence spécifique, quand même il peut la mettre occasionnellement au service de missions fragmentaires, ne se délie jamais tout à fait de ce qu’il appelle l’architecture.

Il n’a jamais pratiqué la gymnastique architecturale comme un agréable passe-temps. Il n’y a pas seulement éprouvé du plaisir, il y a trouvé un système de valeurs universelles, qu’il voudrait faire savoir au monde.

Il serait trop long et trop fastidieux d’expliquer ces valeurs à des étudiants qui n‘en ont pas encore le soupçon. L’exercice sera plus facile après que vous aurez acquis les rudiments de la gymnastique architecturale. Qu’il vous suffise de savoir qu’à s’y essayer   les premières doses sont gratuites   vos gouts et vos valeurs en sortiront changées.

Cinquième définition du « projet » :
une gymnastique formelle générant des valeurs universelles.

 

3. Conclusion, etc.

En manière de conclusion provisoire, je voudrais vous initier très brièvement à la gymnastique architecturale. Je le ferais avec un bout de ficelle. Il arrive fréquemment qu’on dispose, au fond d’un tiroir, dans le coffre d’une voiture ou dans la poche d’un sac à dos, d’une pelote de ficelle, achetée et emportée « au cas où ».

Une ficelle peut être utilisée de nombreuses façons. Elle permet en règle générale d’attacher, de nouer, de relier. Elle permet également de pendre la mesure d’un objet rectiligne ou concave, le tour d’un arbre, par exemple. Elle permet de bricoler un arc qui amuse les enfants, ou un instrument de musique rudimentaire. Enduite de craie bleue, tendue près du sol et brusquement relâchée, elle dessine une ligne droite. Lestée d’un caillou, elle indique la verticale. Attachée à un bouchon, elle amuse les jeunes chats. Préalablement mouillée et enroulée, elle bouture fermement en séchant et en se rétractant ; Mise en lasso sur une branche recourbée, elle attrape les lapins. Fermement tenue à deux mains, elle permet d’étrangler un importun, que l’on cachera plus tard dans un fourré.

Mais quand je mets la ficelle dans la poche d’un sac à dos, je ne considère aucune de ces fins en particulier. C’est seulement « au cas où ». Je ne sais pas ce qui va arriver. Je sais qu’en de nombreuses circonstances, une ficelle peut être utile. 

Je peux l’utiliser pour une des fins que je connais déjà. Si j’ai besoin de caler un meuble à la verticale, je peux bricoler un fil à plomb. Et si un étudiant m’ennuie, je peux l’étrangler. Mais je peux aussi imaginer un nouvel usage de la ficelle. Admettons que je cherche à tracer une courbe d’apparence aléatoire. Á main levée, je n’y arrive pas. Je jette la ficelle sur une feuille de papier. J’en recopie certaines circonvolutions. La courbe est parfaite.

C’est que les ficelles, ça me connaît ! Quelle est la nature de cette connaissance ? Je ne sais pas, par cœur, tous les usages possibles d’une ficelle. Et je ne connais aucun principe général qui rassemblerait tous les usages possibles d’une ficelle. Pour savoir utiliser une ficelle, pour savoir la convoquer à bon escient, je dois en connaître certains usages convenus, mais il est également avantageux de l’étudier pour elle-même : au repos, elle est longiligne et malléable, elle peut être agencée en boucle et en nœud ; en tension, elle est sensiblement droite, elle est résistante, de longueur à peu près constante, mais encore assez souple pour vibrer sur un rythme déterminé. La ficelle est caractérisée par un passage rapide et réversible de l’état de malléabilité, qui permet le nœud, l’accroche, la prise, l’entourage, à l’état d’élasticité, qui permet la traction, la vibration, la ligne pratiquement droite, ou toutes sortes de paraboles.
 
Je ne vise pas, ici, une connaissance scientifique du bout de ficelle, ne serait-ce que parce qu’en l’état actuel des sciences, la théorie des cordes relève d’une mécanique sans rapport direct avec la théorie des nœuds[3]. Á aucun moment, je ne quitte la raison pratique. J’étudie bien la ficelle en ce qu’elle va servir une fin. Mais je ne pose aucune fin particulière à mon objet d’étude. J’étudie la ficelle, ses qualités et sa structure, dans une visée pratique indéterminée

Emmanuel Kant parlerait, à ce propos, d’une « forme de finalité sans représentation d’une fin ». Une ficelle à l’air de pouvoir servir à quelque chose, ça a la forme d’une finalité, mais je ne sais pas, ou je ne veux pas, m’en représenter la fin.

Á tout prendre, je préfère la belle formule de Louis Kahn : « que veut être une ficelle ? [4] »

Une ficelle ne veut rien du tout. Mais l’homme est ainsi fait qu’il imagine de la finalité un peu partout. Il pense que le bec d’un vautour sert à déchiqueter les charognes. Il sait, après Darwin, que les vautours ne veulent rien de tel. Il sait que, parmi des millions de mutations aléatoires, certains oiseaux ont survécu et se sont reproduits, parce qu’ils avaient le bec ainsi fait qu’ils ont déchiqueté des charognes. Il n’empêche : l’homme se représente le vautour comme s’il « voulait » déchiqueter. Un dresseur cartésien de stricte obédience considère de la même façon un cheval comme s’il « voulait » quelque chose. Il sait bien, puisqu’il est cartésien, que le cheval ne veut rien du tout. Mais en lâchant la bride, en étudiant le comportement du cheval, en évaluant ses réactions à différents stimuli, le dresseur va considérer l’animal comme une « forme de finalité ». Il écoute le cheval. Il comprend ce que le cheval « voudrait » être. Dans le pire des cas, le dresseur mangera le cheval. Plus souvent, il parviendra à des fins inattendues. Un surfeur cartésien va se demander ce que « veut » la vague. Et un architecte, fut-il cartésien, va se demander, au vu d’un programme, d’un dessin, d’une forme ou d’un matériau, ce qu’ils « voudraient » être.

L’architecte dispose d’un arsenal de solutions variées, pour répondre à certains problèmes qu’il se pose, et à d’autres, qu’on ne lui a pas encore posé. Souvent, sa dérive le mène à des trouvailles directement utilisables. Mais plus souvent encore, il photographie, il dessine, il analyse, il mémorise des parties, des éléments, des morceaux d’architectures, dont la structure lui fait croire qu’elles pourraient être des solutions à des problèmes dont il n’a pas encore la moindre idée. Et quand, d’aventure, il identifie très clairement la fin de la « forme de finalité » qu’il considère, il aura tendance à en estomper les contours, à en détourner le sens, à en oublier les termes. Quand même il sait, à la bibliothèque Laurentienne, que les colonnes encastrées de Michel-Ange ont une fonction précise, un sens déterminé, dans un contexte particulier, il va en considérer la structure pour elle-même, il va délier le motif de sa fin explicite, il va mettre entre parenthèse le peu qu’il sait de l’histoire, il va placer l’objet dans d’autres catégories que celles de l’histoire de l’art. Il va non seulement abstraire l’objet de son contexte légitime, mais également abstraire certaines structures de l’objet, n’en retenir que certains traits particuliers, dont il pense, à tort ou à raison, que ça ressemble à la solution d’un problème indéterminé.

Je pourrais dire de l’homme en général, du dresseur, du surfeur et de l’architecte, qu’ils sont curieux de tout, qu’ils sont ouverts à tous les possibles. Mais je désigne ici un acte plus précis et plus technique : le renoncement, au moins temporaire, à des fins particulières, sans quitter la raison pratique.
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Dans chacun de vos projets, et dans la culture du projet que parviendrez à constituer, vous aurez régulièrement à différer l’énoncé d’une fin, ou à estomper les contours d’une fin déjà énoncée. Vous aurez souvent à laisser faire vos dessins, comme souvent, un écrivain laisse faire certains personnages qui lui échappent.

Bien sur, la « volonté » d’un personnage ou d’une figure, c’est une métaphore. Mais elle est féconde. J’ai connu assez d’étudiants pour savoir que ceux qui parlent d’architecture et de projet en restant rivés aux fonctions, boulonnés aux besoins, collés à la volonté du client, scotchés à leur propre volonté, « ceux là ont dans la bouche un cadavre ».

Et ce sera, pour l’instant, la dernière définition du « projet » :
ce qui, dans l’acte de bâtir, déborde la volonté des acteurs.

Pascal Urbain, 2007

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[1] Les mots utilisés dans cette énumération, de sens commun, sont souvent ambigus. Au sens large du terme, « constructeur » peut désigner l’importe lequel des acteurs. Les mots « ouvrage » et « œuvre » sont pratiquement synonymes, ils désignent l’un et l’autre le travail, encore que « ouvrage » ramène souvent au travail manuel, et à la chose qui en résulte, alors que « œuvre » évoque le travail intellectuel. On parle d’un « ouvrage » en présence du livre, en tant qu’objet, et d’une « œuvre », en tant qu’elle est le texte écrit par l’écrivain, quel que sit la nature de l’objet qui en est le support matériel. On comprend bien pourquoi « maître d’œuvre » désigne les concepteurs. Mais on pourrait aussi bien affecter le terme « maître d’ouvrage » aux constructeurs qui manient la pelle et le râteau …
[2] Les phases de contrôles sont nombreuses, mais l’une d’entre-elle est déterminante : la demande et l’obtention d’un « permis de construire ». Cette démarche administrative soumet le projet à l’agrément de l’ensemble des services habilités à en évaluer la conformité : sécurité incendie, règlements d’urbanismes ; avis des services techniques ; etc. C’est très souvent vécu, par les architectes, comme une entrave à la création ou comme un obstacle à franchir. Mais c’est aussi, quand le « permis de construire » est obtenu, un engagement des pouvoirs publics à l’égard de l’acte de bâtir. Ça dit en substance que : « pour tout ce que nous savons, et pour tout ce que nous devrions savoir, vous pouvez bâtir ». De la même manière qu’un baigneur peut se retourner en justice contre une mairie qui aurait omis de signaler une plage dangereuse, un maître d’ouvrage peut se retourner contre un service instructeur qui n’aurait pas signalé tel ou tel problème relevant de sa compétence. Exemple ; un maire ne signale pas qu’il y a des galeries souterraines au droit du terrain ; le bâtiment est construit ; il s’effondre ; le maire est responsable. Les autorisations administratives cèlent un contrat juridique entre un ouvrage et la société. Á présenter sous ce jour favorable le contrat qui lie l’acte de bâtir à la société, il ne faut pas taire les dérives règlementaires du monde où nous vivons. Les intervenants extérieurs sont de plus en pus nombreux, et la somme de leurs excellentes intentions constitue désormais un casse-tête de la pire espèce.
[3] Je ne vise pas non plus ce que l’ancienne école primaire appelait une « leçon de chose », traitant d’un objet sous différents aspects hétérogènes : la fabrication des cordes ; la récolte du chanvre ; les techniques d’épissures ; l’inventaire des nœuds marins ; la loi du lynch dans l’ouest américain ; etc.
[4] Á ma connaissance, Louis Kahn a posé cette question à propos des briques, des bibliothèques, de toutes sortes de choses, mais jamais des ficelles.

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