Échelle architecturale ?
En son état actuel, la théorie de l’architecture convoque à tous propos les notions d’espace et d’échelle. J’ai un problème personnel : je ne crois ni à l’espace architectural, ni à l’échelle architecturale. J’ai pensé, un certain temps, qu’il pouvait être intéressant de convaincre des architectes ou des étudiants que ces objets n’existaient pas. Mais les tentatives que j’ai pu faire sont restées vaines. Au terme de mes exposés, non seulement ceux à qui je m’adressais sont restés convaincus que l’espace ou l’échelle étaient des concepts pertinents, mais, en prétendant le contraire, j’ai eut à passer pour un ignorant. Si je m’exposer une fois encore au ridicule, ce n’est plus pour convaincre que l’échelle architecturale n’existe pas, mais pour montrer que, si elle existe, elle n’est qu’un produit dérivé de la mesure. Je serais assez satisfait si certains étudiant, terrifiés d’avoir à manipuler un si gros, un si noble et un si mystérieux concept, en venaient, au terme de l’exposé, sinon à douter du concept – ce serait trop beau – du moins à le considérer comme un objet familier.
Vocabulaire
Les termes associés à la mesure – proportion, échelle, dimension, dimensionnement – sont constamment utilisés par les architectes, mais de sens fluctuants.
Occasionnellement, la « dimension » est synonyme de « caractère ». L’expression « dimension constructive de l’espace architectural », par exemple, est synonyme de « caractère constructif de l’architecture ». C’est une référence ostensible à un « espace » dont la « construction » serait un des axes de coordonnées. Mais comme il n’y a aucun système de transformations qui permettrait de passer de la « dimension constructive » à la « dimension affective », par exemple, ou toute autre dimension qu’on voudra, cette référence est purement rhétorique. La « dimension constructive de l’architecture » regroupe simplement tout ce qui concerne la construction en architecture. En ce sens, la « dimension » est un mot valise de même nature que l’espace. En revanche, l’emploi le plus courant de la « dimension » est assez précis. Le mot désigne, en architecture comme ailleurs, la distance entre deux points de l’espace euclidien. La « grandeur », la « taille » et la « longueur » sont pratiquement synonymes.
Au sens large, une « proportion » désigne n’importe quel rapport quantitatif entre deux objets. Au sens restreint, la « proportion » désigne seulement les rapports quantitatifs qui nous satisfont. Dans cette acceptation du terme, on peut dire d’un bâtiment qu’il est « sans proportions », parce que les rapports dimensionnels qu’on y trouve ne sont pas jugés bons. En règle générale, la « proportion » est employée à mi-chemin des sens premiers, seulement quand un jugement de valeur est affecté au rapport considéré. On dira, par constat d’une bienveillante neutralité, qu’il y a « un rapport de 1 à 5 » mais on jugera que « la proportion de 1 à 5 est mauvaise », ou « bonne », comme on voudra. Le mot reste synonyme de « rapport quantitatif », mais son usage est plutôt réservé au jugement de valeur.

Au sens strict, une « échelle » désigne le rapport entre une représentation et l’objet qu’elle représente. Une échelle de 1/20ème signale que le bâtiment considéré est ou sera vingt fois plus grand que le plan qu’on a sous les yeux. Par extension, une « échelle » désigne tout ce qui informe le rapport de la représentation à l’objet représenté. Un rectangle dessiné n’a pas d’échelle. Un rectangle placé à coté d’un bâtonnet de 1 mètre a une échelle. Plus efficacement, un rectangle avec une porte et un homme debout représente un bâtiment dont la dimension nous est à peu près connue. Plus généralement, une « échelle » nous informe des dimensions de l’objet lui-même, quand nous ne pouvons pas savoir si un objet est petit ou loin. Nous le jugeons par comparaison avec les éléments familiers qu’il côtoie. En ce sens, un bâtiment peut être « sans échelle », s’il y a trop peu d’élément reconnus pour déterminer sa dimension. Un autre édifice peut « avoir de l’échelle » si un grand nombre d’éléments reconnus nous informent. Mais une « échelle » peut aussi désigner un rapport quantitatif quelconque. Un bâtiment « à l’échelle du paysage » désigne une proportion jugée acceptable entre l’édifice et ses environs. Une construction « hors d’échelle » paraît trop grande pour son environnement. En ce sens, « échelle » est synonyme de « proportion ».
Une « mesure » désigne généralement la méthode qui permet de déterminer une dimension. Mais assez souvent, la « mesure » est synonyme de « proportion » ou « échelle ». Un même bâtiment peut être indifféremment « à la mesure de l’homme », « à l’échelle humaine » ou « de proportions humaines ».
Un « dimensionnement » est la prescription d’une ou plusieurs dimensions d’un objet à réaliser. C’est le seul mot de la série qui ait un sens à peu près stable, encore qu’il soit, rarement, utilisé pour désigner la mesure proprement dite.
Personne n’a le pouvoir de discipliner l’emploi des mots de sens commun. Mais on peut très provisoirement affecter un sens précis à certains de ces mots, pour montrer que dans le monde physique, ils désignent toujours la même méthode :

Une mesure est une méthode qui permet d’établir un rapport quantitatif entre deux objets ; si un objet A peut être reporté N fois sur un objet B, on dit que l’objet B mesure N fois l’objet A. Si un bâton rouge peut être reporté 4 fois sur la hauteur d’une porte, on dit que la porte mesure 4 bâtons.
Une proportion est le rapport quantitatif produit par la mesure. Si l’objet B mesure N fois l’objet A, on dit que N est la proportion de l‘objet B à l’objet A. Si la porte mesure 4 bâtons, on dit que 4 est la proportion de la hauteur de la porte à celle du bâton.
Une dimension est la proportion d’un objet dont la mesure nous inconnue, rapportée à un objet reconnu. Si l’objet A est reconnu par convention comme unité de la mesure, ont dit que la dimension de l’objet B est de N A. Si le bâton est désigné comme mètre-étalon, on dit que la porte a une dimension de 4 mètres.
Une échelle est le rapport inverse d’une dimension, pour un objet reconnu comme représentation d’un autre objet. Si l’objet A est considéré comme représentation de l’objet B, d’une dimension de N A, on dit que l’objet A est à l’échelle 1/N de l’objet B. Si le mètre étalon est considéré comme représentation de la hauteur d’une porte, haute de 4 mètres, on dit que le mètre étalon est à l’échelle 1/4 de la hauteur de la porte.
Un dimensionnement est une méthode qui permet d’établir la dimension d’un objet à partir d’une proportion déterminée et d’un autre objet. Si je veux qu’un objet B soit de N A, je construits un l’objet B tel qu’on pourra y reporter N fois l’objet A. Si je veux une porte de 4 mètres de haut, je la construis de telle manière qu’on pourra y reporter 4 fois un mètre étalon.
Il y a une différence substantielle entre la mesure, qui relève du domaine de la connaissance, et le dimensionnement, qui s’inscrit dans le domaine de l’action.
Mais il n’y a aucune différence substantielle entre la mesure et ses produits dérivés, la proportion, la dimension et l’échelle. Dès lors que j’ai énoncé l’ensemble des principes et des méthodes utiles à la mesure et à ses produits dérivés, je traiterai seulement du dimensionnement et de la mesure.
Dimensionnement
Les concepteurs d’un ouvrage déterminent les dimensions de certains objets d’un système. Mais ils ne les déterminent pas toutes. Par exemple, un ingénieur dimensionne les parties de son ouvrage, mais ne dimensionne ni la taille du globe terrestre, ni la structure moléculaire des matériaux, ni la vitesse des vents, en sorte qu’il doit prendre en compte, dans le système qu’il considère, des valeurs constantes : densités des matériaux ; pressions et résistances à la pression ; etc. Certaines constantes doivent être rapportées à la dimension linéaire des ouvrages, d’autres à la surface des ouvrages, et d’autres au volume des ouvrages. On sait qu’en règle générale, une structure donnée est plus fragile quand elle est agrandie, et plus solide quand elle est réduite, parce que les densités constantes s’appliquent au volume des ouvrages, alors que les résistances constantes s’appliquent aux surfaces des ouvrages. Pour une extension linéaire donnée, les résistances croissent au carré de cette extension, tandis que les poids croissent au cube de cette extension. L’architecte, à supposer qu’il ne se préoccuperait pas des calculs de structures, manipule un système plus simple, en ce que la plupart des constantes qu’il doit prendre en compte peuvent être exprimées au sein même de la géométrie classique.

Alvaro Siza a déterminé toutes les dimensions des volumes blancs qui sont au deuxième plan de cette photographie. Mais il n’a pas dimensionné le bâtiment blanc qui se trouve à l’arrière plan, à droite de la photo. Il n’a pas dimensionné les mats qui bordent l’avenue, ni les baffles qui sont accrochés à l’un des mats, ni les instruments de musique, ni les joueurs de samba qui passent devant son œuvre sans même y jeter un œil, ni les spectateurs qui regardent passer la clique, en tournant le dos au bâtiment du maître.

Alvaro Siza a strictement dimensionné le portique qui se trouve à droite de l’image, mais il n’a dimensionné aucun des autres bâtiments qu’on peut voir, ni la grue, ni les arbres, ni les bancs rayés, ni les toilettes provisoires, ni les gens qui passent, ni encore moins, l’œil du photographe ou le regard du visiteur. Celui qui voudrait évaluer les mesures des ouvrages est confronté à un système qui intègre aussi bien les dimensions choisies par l’architecte que celles qui ont été choisies par d’autres, ou déterminées par la nature.
Mesure
L’observateur peut, de prime abord, évaluer ces dimensions par l’apparence qu’elles ont dans son cône de vision. Ainsi, du point de vue particulier qui vous est montré, il peut conclure que le portique est plus haut que le bâtiment situé à l’arrière plan. Mais des millions d’années d’expériences empiriques, et 5 siècles d’analyse raisonnée de la perspective, lui font très vite comprendre que le bâtiment situé à l’arrière plan est plus grand que le portique.

Comme il reconnait très bien les toilettes de campagnes abrités sous le portique, dont il estime la hauteur à un peu plus de 2 mètres-étalons, il peut facilement évaluer la hauteur du portique à 7 toilettes et des poussières, soit une bonne quinzaine de mètres environ.

Cette estimation est en partie corroborée par le report des étages du bâtiment situé à l’arrière plan : Entre 6 et 7 étages de 2,75 mètres à 3 mètres de haut ; le portique mesurerait de 18 à 20 mètres-étalons. La différence avec le cumul des toilettes s’expliquerait assez bien, si le bâtiment de l’arrière plan n’était pas strictement aligné sur le portique, ou si la taille des toilettes avait été minorée.
En revanche, si l’observateur s’amusait à compter les 34 lits de pierres du portique et assignait à chaque lit la hauteur standard d’un parpaing, il obtiendrait une estimation très différente, de 6,8 mètres. Mais en s’approchant des pierres, il verrait facilement qu’elles excèdent largement cette dimension standard. Il en viendrait à conclure, si on lui posait la question, que le portique mesure de 15 mètres à 20 mètres de haut.
Il pourrait aussi bien dire, au jugé, sans enquête approfondie, que le portique est plus petit que les immeubles voisins, mais sacrément haut pour un portique, probablement aussi haut, voire même plus haut que celui du Bernin, à Saint Pierre de Rome.
Nous somme ici en présence d’un système de mesures géométriques complet, ou un système de proportions complet, ou un système de dimensions complet, ou un système d’échelles complet, comme on voudra l’appeler, indifféremment, puisque c’est toujours la même opération, la mesure, qui est désigné par l’un ou l’autre de ces termes. Le système est complet en ce qu’il intègre :
• les grandeurs dimensionnées par l’architecte ;
• les grandeurs qui échappent à son dimensionnement, à savoir :
– le voisinage d’un ouvrage, les immeubles proches, les rues et les places riveraines de l’ouvrage, le plateau où il s’installe, la montagne où il s’accroche, l’aplomb d’une falaise où il se terre.
– les objets familiers, réglés par nature, par normes et par conventions : l’arbre ; le banc, la voiture, le carreau de salle de bain, la baignoire, la dalle de faux-plafond, etc. ;
– les textures réglées par nature, par norme ou par convention : un sol en pavés standards, la veine d’un bois, le poil d’un tapis, etc. ;
– les passants, de tailles variables, que le visiteur peut, en la circonstance, assimiler à des variantes d’un homme occidental adulte moyen, au début du vingt-et-unième siècle. Ce personnage singulier vaut, aux yeux de l’observateur, comme délégué de toute la famille humaine, l’homme et la femme, le joueur de basket et le jockey, l’enfant et le vieillard, le suédois et le japonais, dont on sait par ailleurs qu’il grandit de façon significative, depuis qu’il mange plus ;
– les souvenirs que l’observateur peut avoir, d’éléments qu’il a pu, en d’autres circonstances, mesurer en rapport à d’autres, quand même ils sont absents du voisinage : le pavillon type, l’immeuble de bureau standard, la colonnade du Bernin, etc.

Pour montrer l’importance de ces souvenirs, imaginons que la Ville de Lisbonne accueille un congrès de jockeys, et que pour témoigner de sa bonne volonté, elle décide de reconstruire entièrement les rues, les bâtiments et les mobiliers du Parc des Nations deux fois plus petits qu’ils n’étaient. Au premier regard lointain, les visiteurs ne verraient rien à redire à ce paysage. Mais en s’approchant, en rapportant les éléments à leurs propres corps, ils comprendraient très vite que les ouvrages qu’ils considèrent sont plus petits que les types bâtis dont ils ont le souvenir. Très loin de se sentir honorés, ils considèreraient l’ensemble du dispositif comme une très mauvaise farce qui leur est faite.
Ainsi, l’essentiel des jugements de grandeurs d’un observateur se font au sein d’un système de mesures géométriques complet, tel qu’il a été défini. Pour mémoire, il faut signaler certaines constantes physiques qui peuvent avoir des incidences sur les mesures. Les constantes d’énergie et de résistances des matériaux, qui régissent les déplacements du visiteur, peuvent infléchir son appréciation des distances. Les constantes de vitesse du son et de réverbération des matériaux, qui régissent son audition, peuvent modifier son jugement sur l’ampleur d’une esplanade. Mais dans l’ensemble, c’est au sein d’un système de mesures géométriques complet que l’observateur apprécie les grandeurs. C’est dire qu’il ne quitte pratiquement pas le cadre de la géométrie classique. C’est dire aussi qu’il évalue pour l’essentiel des grandeurs relatives les unes par rapport aux autres, sans faire référence aux « vraies grandeurs » des choses.
Un ingénieur qui dimensionne une structure a besoin des « vraies grandeurs », ou plus précisément de grandeurs relatives à un étalon standard, puisqu’il considère des constantes physiques rapportées à cet étalon. Quand il considère des kilos par mètres cube et des newtons par mètre carré, il lui est très utile d’exprimer en mètres les dimensions des ouvrages. Mais un architecte qui considère seulement des constantes internes à la géométrie classique – hauteurs d’une personne humaine, d’un banc, d’un étage courant, textures de pavés, granulats de béton, etc. – peut dimensionner ses ouvrages en valeurs géométriques relatives, puisque c’est en valeurs géométriques relatives que l’observateur jugera son travail. Cela lui permet d’accorder une certaine confiance aux croquis, aux élévations, aux perspectives, aux maquettes, à toutes représentations géométriques homothétiques du système complet qu’il considère : les grandeurs relatives y sont, à peu de chose près, équivalentes à celles du système considéré.
Si certains architectes contestent cette proposition, c’est qu’ils représentent très souvent des systèmes de mesure incomplets.

Les architectes les plus égotistes considèrent bizarrement que les seules grandeurs qui vaillent sont celles dont ils assurent eux-mêmes le dimensionnement. Dans ce système de mesure très incomplet, les proportions de l’ouvrage peuvent être assez bien évaluées, mais aucune proportion ne peut être établie a priori avec les objets réglés par nature, par norme ou par convention. Le seul de ces objets présent en la circonstance, serait la hauteur des lits de pierres, qui, s’ils étaient assimilés à des lits de parpaings, fournirait une information erronée sur le système complet.

Certains architectes plus conséquents savent, confusément, qu’il y a d’autres grandeurs que celles qu’ils dimensionnent eux-mêmes. Ils appellent ça le « contexte ». Le contexte est une représentation idéalisée du voisinage, où il n’y a, en règle générale, ni grues, ni barrières de sécurité, ni rien qui puisse être considéré comme de mauvais goût. Le contexte est souvent une représentation estompée du voisinage, moins vive et moins nette que l’œuvre proprement dite. Un contexte estompé fournit également des informations erronées sur le système.
L’architecte commun, obnubilé par son « œuvre », est pratiquement incapable de considérer les choses de la même manière qu’un simple visiteur : il y a un paysage, un quartier, un ensemble, un système complet, constitué de différents ouvrages, dont certains méritent, peut être, à l’occasion, et brièvement, d’être considérés comme des œuvres distinctes.
L’architecte commun utilise, dans la conception des ouvrages, des modèles préalables – plans, coupes, élévations, perspectives, maquettes – profondément marqués par son égotisme. Souvent, il n’y a pas de personnages pour représenter la taille d’un observateur, il n’y a pas de maisons voisines, il n’y a pas de rues et de places, il n’y a pas de textures réglées en proportion des ouvrages, il n’y a pas de couleurs réglées en proportion du champ visuel qu’elles occuperont, il n’y a pas de « type-courant » en marge du modèle.
Parfois, quand tout ou partie de ces éléments sont modélisés, ils sont estompés, floutés, éclaircis ou dénudés, en sorte qu’on puisse bien voir le « projet », c’est-à-dire les ouvrages dimensionnés par le concepteur. Quand ils ne sont pas purement et simplement ignorés, les ouvrages dimensionnés par d’autres, ou par la nature, sont rejetés sur un arrière plan générique ; et plus souvent encore, le cadrage exclu tout ce qui ne serait pas de « l’œuvre ».
Ce qu’on appelle les « erreurs d’échelles » viennent pratiquement toutes de là :
• « ça ressemble à un mas provençal, mais tout est deux fois plus petit que dans le type courant » ;
• « à coté de cet immeuble, la maison parait petite » ;
• « la chambre est belle, mais on y entrera pas le lit » ;
• « la texture du béton lavé, sur cette grande surface, parait aussi lisse qu’une peau de bébé » ;
• « la couleur du mur, qui parait si claire quand c’est une petite tache vue de loin, parait beaucoup plus intense quand elle occupe 80% du champ visuel ».
Tous ces défauts peuvent être évités, sans quitter la pure proportion, au sein de la géométrie classique, si le concepteur utilise des modèles qui représentent tous les aspects d’un système de mesures géométriques complet. Par convention, on peut appeler « échelle architecturale » ce système complet. Mais on peut aussi bien se passer d’un aussi gros concept, qui plonge l’architecte dans les affres insondables de la « vraie grandeur » des choses. Le concept de proportion suffit en règle générale.
Si l’efficacité d’un système de mesures géométriques complet doit être aussi vigoureusement rappelée, c’est que la plupart des architectes actuels font, d’une simple nuance entre « proportion » et « échelle », une affaire d’états : états de la grandeur et états de l’espace. Le meilleur théoricien de ce courant, Philippe Boudon[1], distingue « l’espace vrai » d’un bâtiment et « l’espace mental » de l’architecte . Dans « l’espace vrai », des proportions peuvent être constatées par mesures. Mais ces proportions ne nous permettent pas de connaître la taille des objets. Il faut, à cette fin, reporter ces proportions à des éléments extérieurs, dont nous connaitrions déjà la taille, et qui se situeraient dans « l’espace mental » de l’architecte ou de l’observateur. « L’échelle architecturale » serait un passage projectif de « l’espace vrai » à « l’espace mental ». On reconnait, dans « l’espace mental », ces souvenirs de mesures et d’impressions antérieures qu’il nous faut prendre en compte dans un système de mesures géométriques complet. Mais on ne comprend jamais très bien, à lire Boudon, en quoi ces mesures antérieures ne seraient pas régies par les mêmes règles que les mesures actuelles, en quoi elles dérogeraient aux principes de la géométrie classique, en quoi elles se nicheraient dans un autre « espace ».

Qu’il s’agisse de la construction intellectuelle savante de Boudon ou de la vulgate architecturale, l’emploi du mot « espace » par les architectes fait régulièrement penser à certains dialogues de Star Trek, série télévisée assez justement oubliée :
– Capitaine Kirk, l’Entreprise traverse une nova
– Je m’en rends compte aux vibrations, Monsieur Spock
– Capitaine, la nova se transforme en supernova
– C’est vrai, les vibrations deviennent insupportables. La structure va-t-elle tenir, Monsieur Spock ?
– D’après mes calculs, c’est possible, si nous passons en hyper-espace
– J’enclenche la procédure…
Si Monsieur Spock a probablement besoin de « vraies grandeurs » pour ses calculs, la réalité sensible du phénomène est seulement exprimée en grandeurs relatives : les vibrations provoquées par une supernova sont plus importantes que celles qui sont provoquées par une nova. Et la réalité sensible de « l’hyper-espace » est seulement un retour au calme.
Nous pouvons supposer, avec vraisemblance, qu’une nova a une « vraie grandeur » physique. Mais nous sommes condamnés à ne pas la connaître autrement que par des expériences sensibles, que ce soit les vibrations sensibles d’un vaisseau spatial ou que ce soit les résultats d’une mesure scientifique, transmis à nos sens par des écrans d’ordinateurs. Ce qui parait évident pour une nova, expérience sensible qu’aucun d’entre-nous n’eut à subir, n’est pas différent dans le monde qui nous est plus familier : si nous croyons « connaître » la taille d’un banc public ou d’un bâtiment, ce n’est pas autrement que par des expériences sensibles répétées. C’est désespérant, mais c’est ainsi : dans le monde sublunaire, nous ne pouvons connaître les « vraies grandeurs » des choses, si « vraies grandeurs » il y a, qu’en proportions relatives. Si une distinction théorique doit être faite, elle concerne moins le passage de « l’espace vrai » à « l’espace mental », que le passage des mesures scientifiques, qui rapportent ces proportions relatives à des constantes physiques régulièrement corroborées, aux mesures empiriques du jugement architectural, qui procède par approximations successives[2]. Parler de proportions plutôt que d’échelles nous permet, dans ce monde approximatif, de maintenir nos sens en éveil, et notre entendement ouvert à la relativité des grandeurs dont nous jugeons[3] .
Analyse

Pour montrer qu’Alvaro Siza « ne se trompe pas d’échelle », comme disent la plupart des architectes, ou comme je préfère le dire, qu’il « ne se trompe pas de proportions » dans un système de mesures géométriques complet, on peut faire référence à un des seuls endroits de son projet où les ouvrages qu’il a dimensionné lui-même suffisent à notre appréciation des grandeurs relatives. Nous sommes au bord de l’eau, sous un auvent qui nous protège de l’environnement immédiat. L’architecte a, dans son bâtiment, intégré des éléments reconnus par convention, dans des rapports estimables aux plus grandes dimensions. Si Siza ne nous trompe pas sur les hauteurs des bancs et des garde-corps, nous pouvons très facilement inférer les hauteurs des baies, des étages et des colonnes : les baies sont « sensiblement plus grandes » qu’une fenêtre standard ; les étages sont « nettement plus grands » qu’un étage standard ; et les colonnes en double hauteur sont « deux fois plus grandes »…

Le système complet, intégrant les vues lointaines et des visiteurs, confirme les proportions inférées à partir de l’œuvre proprement dite.

Ce n’est pas le cas du corps central du bâtiment. Les proportions entre les parties sont parfaitement déterminées, mais rien ne permet de les rapporter facilement aux grandeurs qui nous sont familières, celles des passants, des barrières ou des camions qui sont garés dans l’ombre du portique. Le portique est « très grand », sans que l’on puisse plus précisément qualifier sa grandeur.

Siza savait que son pavillon serait situé dans une exposition internationale, dans un premier temps, et dans un quartier animé, par la suite. Il s’avait que son bâtiment serait en concurrence avec des attractions et des ouvrages variés, dont la plupart seraient plus grands que son propre bâtiment. Mais il voulait, à juste titre, que le Pavillon du Portugal, puissance organisatrice de l’exposition, paraisse aussi grand que possible.
Puisqu’il ne pouvait pas construire le plus grand des bâtiments, il devait éviter des dimensions trop familières, telles qu’on aurait pu dire que son portique « ne fait que » 6 ou 7 étages courants. Son portique n’a qu’un seul étage, mais le plus petit percement de l’ouvrage est plus grand que la plus grande de toutes les ouvertures du voisinage.

Et l’immense voile tendu, d’un seul geste, entre les portiques, témoigne d’une suprême indifférence à l’ensemble des détails environnants, en sorte que tout apparait, sous le voile, comme un fatras insignifiant.
On comprend que le concept d’échelle n’est pas seulement inutile ; il encombrerait l’analyse. Au sens strict, le voile de Siza « n’a pas d’échelle », puisque sa grande dimension n’est rapportée à aucune dimension familière. Au sens strict, le voile est « hors d’échelle ». En termes de mesures relatives, les choses peuvent être plus simplement dites : 1) le plus petit élément du portique est plus grand que le plus grand des éléments voisins. 2) le voile tendu est sans commune mesure avec les éléments voisins. 3) il fallait bien ça pour paraitre grand, parmi de plus grands que soi.

Comme le capitaine Kirk, évoqué tout à l’heure, Alvaro Siza pulvérise certaines parties de son environnement, pour que survive l’Entreprise. Ça n’est pas très gentil. Mais c’est efficace. Et Siza a montré, en d’autres circonstances, qu’il savait négocier de plus justes proportions, avec de plus aimables voisins. Dans tous les cas, il considère un système de mesures géométriques complet.
Pascal Urbain, 2007
[1] Philippe Boudon considère l’échelle comme le concept majeur de ce qu’il appelle l’architecturologie. Il est difficile de parler d’échelle et de proportion après lui, non parce qu’il aurait épuisé le sujet, mais parce que ses analyses, la plupart du temps passionnantes, sont si nombreuses et foisonnantes que n’importe quel propos sur l’échelle est déjà contenu dans son œuvre. Pour rendre justice à l’auteur, il faudrait le citer toujours… ou ne le citer qu’une fois : Boudon Philippe, Introduction à l’architecturologie, 1992.
[2] Voir à ce propos le chapitre Mesure, de la Désillusion, Pascal Urbain, même site.
[3] Il s’agit bien de relativité des grandeurs, par de la relativité du jugement architectural. Le jugement peut par ailleurs être relatif au sujet qui l’exprime. Mais quand même il serait universel, quand même nous jugerions tous de la même façon, nous ne jugerions que de grandeurs relatives entre-elles.